L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

"Nichée d’amours" Huile sur toile, signée Henri-Pierre Picou (1824-1895)

mardi 10 janvier 2017, par Barbara Cogollos

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Au début du XIXème siècle, L’antiquité est un sujet à la mode, favorisé par la redécouverte de sites tels que Pompéi ou Herculanum. C’est dans ce contexte qu’émerge le courant-Néo-grec se démarquant de la peinture codifiée de l’académie : les sujets traités ne sont plus moraux, mais divertissants et réinterprètent librement l’antiquité. La naissance de ce courant est officialisée lorsque Jean-Léon Gérôme expose au Salon de 1847 son tableau « Un combat de coqs », loué par la critique. Théophile Gautier invente alors le terme de « néo-grec » faisant de Gérôme le chef de file de ce mouvement touchant toutes les disciplines artistiques.

Les peintres néo-grecs sont formés dans l’atelier de Paul Delaroche puis envoyés chez Charles Gleyre lesquels ont tous deux été les maîtres de Gérôme. Ce courant désacralise la peinture académique et insiste davantage sur l’aspect décoratif. Elle est en cela en parfaite harmonie avec les goûts de la bourgeoisie naissante qui par ce biais s’approprie les thèmes de l’antiquité pour asseoir son nouveau statut social.

Cette huile sur toile signée et datée de 1878 est l’œuvre d’Henry Pierre PICOU, artiste français, né le 27 février à Nantes et décédé le 17 Juillet 1895. Appartenant à ce courant néo-grec, il est l’un des peintres les plus en vue du Second Empire.
Se destinant très vite au métier de peintre, ses parents le font entrer à douze ans, dans l’atelier de Delaroche d’abord puis Charles Gleyre ensuite à l’Ecole Royale des Beaux-Arts de Paris. Il se lie alors d’amitié avec Jean-Léon Gérôme et Gustave Boulanger avec qui il partage un phalanstère d’artistes, rue de Fleurus.
La carrière de PICOU est lancée dès sa sortie de l’école et il expose au salon dès 1847 tandis que Gérôme expose son « Combat de coqs ». En 1853 il obtient le deuxième prix de Rome, avec son tableau « Jésus chassant les marchands du temple ».
Il s’installe dans un gigantesque atelier sur le boulevard Magenta à Paris dans lequel il honore différentes commandes. Ainsi il réalise une fresque pour l’église Saint Roch de Paris en 1854 et réalise certaines des somptueuses peintures qui ornent l’hôtel particulier de la marquise de la Païva au 25 de l’avenue des Champs Elysées où l’on peut encore y admirer ses toiles.
Il entreprend une carrière réussie de portraitiste et de peintre de genre et livre à chaque Salon des œuvres inspirées par la vie sous le Second Empire ou par des thèmes historiques avec une composition solide et une inspiration très raffinée.
Avec le temps son style s’assagit et s’il continue surtout à peindre le corps féminin, on considère dorénavant son style comme un juste milieu entre le réalisme de Courbet et le symbolisme de Puvis de Chavannes. Il poursuit cependant ses recherches sur les représentations de l’Antiquité jusqu’à la fin de sa vie.

L’œuvre de PICOU est empreinte d’une humanité émouvante. Formé à toutes les techniques picturales, il met sa sensibilité et sa culture humaniste au service de son art. Pour cet homme formé à la philosophie classique et amoureux de la poésie de son époque, la peinture est un moyen d’exprimer des valeurs et un art de vivre combinant exigence intellectuelle et exaltation des sens. Certains de ses contemporains lui reprocheront cette conception grandiose, élitiste et exaltée de l’Art contre le médiocre et l’utilitarisme bourgeois.
La toile que nous vous présentons ici reflète bien cette esthétique néo-grecque antiacadémique : Aux pieds de ce qui semblerait être un temple décoré d’une frise denticulé et d’un masque animalier sur sa base, trois grâces comme autant de déclinaisons de la beauté s’animent autour d’un nid tapissé de duvet et jonché de coquilles d’œufs fraîchement éclos. Elles tiennent dans leurs bras d’espiègles putti, tandis que l’Amour observe la scène par le coin supérieur droit de la composition à l’appui d’un pilastre. Derrière lui, on devine la silhouette d’une statue d’Artémis d’Ephése faiblement éclairée par la lueur d’un brasero.

A l’antiquité édifiante et empesée des néoclassiques traditionnels, PICOU oppose la scène vivante et optimiste d’une composition charmante réinterprétant librement l’antiquité.

L’iconographie de la scène représentée reste difficile à identifier, mais l’artiste semblerait avoir choisi de représenter la naissance des cupides, pas nécessairement le fils d’Aphrodite et d’Arès, avec l’assistance des trois Grâces (Aglaé, Euphrosyne and Thalie), sous le regard de Cupidon (représenté aveugle, sa main sur le menton, avec ses attributs traditionnels : son arc, son carquois, sa couronne de roses et le feu de la passion) et sous la protection de Artémis, comme déesse de la fécondité et de l’abondance.
A l’appui de cette hypothèse, notons qu’une toile de PICOU intitulée « une nichée d’Amours » sur laquelle on ne conserve que peu d’informations, a été vendue à Paris le 9 Mars 1891. Devrait-on alors rapprocher notre présente toile de cette œuvre mystérieuse ? La piste est intéressante.
Cette dernière l’est d’autant plus lorsqu’on sait qu’au salon de 1878, l’artiste a exposé deux autres toiles sur le thème de l’amour, intitulées « le temps fait passer l’amour » et « l’amour fait passer le temps »

Quoiqu’il en soit, l’artiste livre ici un sujet intellectuel d’agrément destiné à la délectation des sens, que ce soit par l’intensité du regard des personnages, la vivacité des coloris le velouté des chairs ou la rondeur du modelé.
Fort appréciées de ses contemporains, bon nombre des œuvres de PICOU seront largement diffusées aux Etats-Unis et en Grande Bretagne sous forme de lithographie.
De nos jours, PICOU est exposé dans différents musées prestigieux : le Dahesh Museum of Art dans l’état de New York, le musée des Beaux-Arts de Nantes qui lui a consacré une exposition en 2014, ou encore le musée d’Orsay.
En excellent état, cette œuvre constitue un remarquable témoignage de l’habilité de l’artiste à peindre ces voluptueuses femmes nues pour lesquelles on le collectionne encore abondamment aujourd’hui.


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